L’Acéphale : « il faut trouver la Voie ».

L’Acéphale : « il faut trouver la Voie ».

Depuis le premier jour, il était entendu entre Adli et moi que notre livre arborerait clairement le mot Bitcoin. La multiplication des titres autour de la blockchain nous laissait la voie libre, et n’exigeait guère de nous que le courage du pari sur Bitcoin, et un peu de talent pour convaincre un éditeur que c’était bien «le» sujet.

Il était clair aussi que notre ouvrage n’étant ni un « bitcoin pour les nuls », ni un guide pour les codeurs, il devrait avoir un titre qui explicite un peu notre démarche, laquelle consistait à dire d’abord en quoi Bitcoin était surprenant, scandaleux, novateur, radicalement différent, afin de donner au lecteur, éventuellement néophyte complet, le courage et l’enthousiasme indispensable pour en aborder ensuite la face abrupte.

C’est Adli qui a suggéré La monnaie acéphale. Certains ont fait la moue en avril en découvrant ce titre. Moi-même j’avais marqué un très court moment d’hésitation. Mais il faut accepter de se laisser étonner, et cela vaut surtout me semble-t-il pour les tenants d’une monnaie étonnante.

Bon connaisseur de Georges Bataille (qui doit être un très lointain parent !) Adli pensait naturellement à l’Acéphale dessiné par André Masson et qui orna l’éphémère revue portant ce titre, de 1936 à 1939. Je lui laisse le soin de dérouler le fil de sa pensée dans un autre article à paraître bientôt.

Qu’évoque pour moi l’Acéphale ?

Ceux qui me suivent depuis un certain temps ne seront pas surpris de découvrir que je songe à Tintin.

Ma réflexion ne cible pas l’anarchisme impur et dur. Il est au demeurant fort peu présent ( sauf peut-être avec la vignette ci-contre) dans les Aventures de Tintin, ce qui n’a rien d’étonnant quand on replace celles-ci dans le contexte historique de leur création.

Elle s’articule ici sur un autre plan, et autour d’un nombre limité d’albums, essentiellement Le Lotus Bleu, L’oreille Cassée et l’Ile Noire, soit trois aventures consécutives, et le Crabe au pince d’or qui vient après un intermède tout royaliste et patriarcal, le Sceptre d’Ottokar, où est il tout au contraire question d’effigie, de symbole et de légitimité.

Dès le Lotus bleu, le projet de se passer de la tête du héros structure ce qui pourrait n’être qu’un running gag si le sujet de la décapitation (traquée sur Internet par les cellules de déradicalisation, ce qui m’empêche d’afficher la couverture de Tintin en Irak) pouvait être considéré comme comique, mais que l’injonction de trouver la Voie dote d’une réelle épaisseur existentielle.

En me lançant en 2014 dans une activité nouvelle de publication, j’ai déjà écrit un court billet expliquant pourquoi j’ai appelé mon blog  » La Voie du Bitcoin  » et ne l’ai pas rebaptisé pour faire sérieux. Le mot de voie, préféré à ceux de route ou de chemin après consultation d’indispensable  Justesse de la langue,  publiée par l’abbé Girard au siècle des Lumières, recélait en outre, comme je l’écrivais alors «  un petit parfum vaguement mystique, finalement assez approprié pour cet objet alchimique qu’est le bitcoin ».

Comme la route de Tintin lui-même, passant de l’Egypte des Cigares à la Chine du Lotus bleu, la Voie du Bitcoin (比特之道) commencée pour moi sur l’allée de sphinx de Karnak était donc devenue un Tao to Coin.

Pour suivre la Voie du Bitcoin, il ne faut pas seulement renoncer à savoir où l’on va (ce qui est en somme le point commun de toutes les aventures) il faut aussi renoncer à d’où l’on vient. Il faut commencer le chemin en brisant les idoles reçues de ses pères (on pourrait songer ici, d’ailleurs, à Abraham), puis renoncer d’une certaine façon à soi-même, puisque Bitcoin se passe fort bien de notre personnalité juridique.

Bitcoin, comme le Tao, demande d’abord que l’on consente un renoncement.

Comme nous l’écrivons dans notre livre, Bitcoin « exige une capacité réelle d’abstraction mais aussi et surtout de remise en cause ». Or, pour trouver la Voie, il faut renoncer ce qui est conceptuel et cérébral. S’agit-il de quelque chose de fou ?

À l’exubérance de connotations (de Dionysos à Zarathoustra, ou d’Héraclite à Nietzsche) présentes chez Bataille, j’ajoute donc le fou d’Hergé, le malheureux et obsessionnel Didi (le type même du mot de passe dément) qui, trop égaré pour se couper la tête à lui-même, poursuit non sans constance le but de décapiter sa famille pour la faire accéder à la vérité.

L’idée de perdre la tête n’est pas propre à cet épisode. Dans le désert (autre haut lieu mystique) celle de Tintin se voit menacée d’être confondue avec un bouchon qu’il convient naturellement d’ôter. Notons que dans la conversation sur Bitcoin, il arrive que l’on rencontre non l’argumentation raisonnable de personnes éclairées, mais les préjugés de gens bouchés.

Tintin a-t-il réellement toute sa tête?  

Ce bon jeune homme parfait, sans cesse en lutte contre les tropismes du Capitaine et de Milou vers les alcools forts, est lui-même raide saoul par deux fois au moins, sauf oubli de ma part : dans l’Oreille Cassée et dans le Crabe aux pinces d’or. A chaque fois il est lancé, notons-le, sur la piste périlleuse d’une richesse dissimulée, licite ou illicite. Figure de la tête dans sa fonction de contrôle, le bouchon une fois ôté libère quelque chose d’obscur, d’innommable. Dans l’Affaire Tournesol, la bombe éclate d’ailleurs dès que l’on débouche la tant désirée bouteille de 1947.

La dame blanche (revenue mystérieusement d’un opéra de 1825) guette bel et  bien.

Au delà de l’ivresse, il  arrive aussi à Tintin de se voir vider la tête par voie d’hypnose (par le fakir dans Les Cigares, par Ezdanitoff dans Vol 714) voire d’être franchement en situation de folie : enfermé en asile à la place du vrai fou (un égyptologue !) dans les Cigares du Pharaon,  piqué au Radjaïdjah  » le poison qui rend fou » dans le Lotus Bleu, menacé d’être réduit à la folie par l’abominable docteur Muller  (un faux monnayeur !) dans l’Ile Noire, et même suspecté de démence précoce par Haddock sur le bûcher du Temple du Soleil.

De telles situations où vacille la raison, il ne se sort pourtant pas si mal que cela. Car en réalité Tintin, cet être lisse, simule fort convenablement la folie.

Est-ce à dire qu’il n’y a pas grand chose (en tout cas rien de trop) dans la tête de Tintin, comme il n’y a rien à identifier sur les traits de son visage ?

Plutôt que de répéter ce qui a été abondamment écrit par ailleurs sur les traits « vides » de Tintin, je voudrais revenir au Tao. La vérité dans cette sagesse (zhen) c’est  ce qui est en conformité avec ce qui est. En matière de monnaie, on nous demande souvent non si Bitcoin est bien une monnaie, mais si c’est une vraie monnaie.

Quelle différence entre être une monnaie et être vraiment une monnaie ? Vrai en français comme verus en latin ou ἀληθινὸς en grec, le mot offre toujours trois sens : – 1 réel – 2 véridique, sincère – 3 conforme à la loi morale.

Le premier sens, c’est celui que lui donnent les enfants quand ils décident si une action dans un jeu est pour de vrai ou pour de faux. Le second sens est celui que lui donnent les amoureux quand ils (se) posent  les questions classiques : «  Est-ce que tu m’aimes ? – Oui. – Vraiment ? ». Enfin le troisième sens, plus philosophique et plus rare, transparaît dans l’étrange et redondante formule du credo de Nicée qui affirme que Jésus Christ est Dieu né de Dieu, vrai Dieu né du vrai Dieu (Θεὸν ἀληθινὸν ἐκ Θεοῦ ἀληθινοῦ).

Un esprit occidental, grec, cherchera donc à savoir si Bitcoin effectue des transactions pour de vrai, si son prix recèle une vraie valeur, enfin si son usage  est conforme à une forme de bien privé ou public, s’il est licite ou illicite (d’où la compulsion régulatrice de nos élites).

En chinois, Tao, c’est la Voie et la Loi. Chez nous on parle de lois naturelles (et plus comiquement encore de lois économiques) par abus de langage puisque le mot loi désigne d’abord le résultat d’une volonté politique souveraine. Tout au contraire, le Tao est-il d’abord celui du Ciel :  la loi physique, naturelle. En ce sens, la tête d’un roi sur une monnaie n’a aucun sens si cette monnaie est en elle-même une monnaie. En faire une nomisma (νόμισμα) fondée sur la loi (νόμος) politique et sociale – comme le font Aristote dans l’Ethique à Nicomaque au chapitre V et tout l’Occident à sa suite – est exactement ce que l’Acéphale rend inutile.

div#stuning-header .dfd-stuning-header-bg-container {background-image: url(http://bitcoinlamonnaieacephale.fr/wp-content/uploads/2017/05/boum-2.jpg);background-size: initial;background-position: center center;background-attachment: initial;background-repeat: initial;}#stuning-header div.page-title-inner {min-height: 650px;}